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Le Souvenir d’un avenir

De : Chris Marker, Yannick Bellon
France, 2001
42'

Essai filmeÌ sur l’art du photographe aÌ€ partir des archives de Denise Bellon (1902-1999).

Il ne s’agit pas ici d’un « film d’art  », ou d’une exposition de photos sur banc-titre. Notre propos, en nous appuyant sur les archives (environ 25 000 neÌ gatifs) d’une photographe, Denise Bellon, est d’essayer d’analyser la façon dont nous percevons une photo deÌ jaÌ€ ancienne. Car nous pensons que le regard sur une photo qui a quarante ou cinquante ans (et aÌ€ plus forte raison sur une photo vraiment ancienne) est tout aÌ€ fait diffeÌ rent du regard que nous portons sur une photo du jour.

La photo qui a deÌ jaÌ€ de l’aÌ‚ge deÌ roule, entre elle et nous, entre l’image et le preÌ sent, une dureÌ e implicite. Un clicheÌ de l’exposition de 1937 montrant face aÌ€ face le pavillon sovieÌ tique et le pavillon allemand, la faucille et le marteau face aÌ€ la swastika, en 1937, c’est un instantaneÌ . RegardeÌ en l’an 2000, nous y ajoutons inconsciemment, la guerre de 1939-40, le pacte germano-sovieÌ tique, l’invasion de la Russie en 1941, la chute du mur de Berlin, etc. Nous portons sur une photographie d’il y a dix ou cinquante ans un regard qui est celui que les religions preÌ‚tent aÌ€ l’Etre omniscient, qui voit le passeÌ , le preÌ sent et l’avenir, le regard de Dieu, en somme.

Dans les dizaines de milliers de contacts des archives de Denise Bellon, nous avons retenu un certain nombre de theÌ€mes et organiseÌ une construction, dont nous ne pouvons et voulons donner ici que des eÌ chantillons, suggeÌ rer la tonaliteÌ et la couleur affective.

La premieÌ€re partie du film nous montre les images du Paris des anneÌ es trente, images souriantes et pacifiques.

Mais petit aÌ€ petit les yeux de la jeune photographe se sont ouverts, par ce qu’elle a vu dans ses voyages et son travail, et sous l’influence d’un groupe d’amis, les surreÌ alistes, qui ne se bornent pas aÌ€ annoncer les deÌ sastres aÌ€ venir, mais en mettent aÌ€ nu les causes, en deÌ truisant les racines.

Peu aÌ€ peu la vision de l’artiste se fait plus peÌ neÌ trante et plus cruelle (parce que de plus en plus veÌ ridique. Elle a appris qu’il ne suffit pas de reÌ fleÌ chir les images comme un miroir, mais qu’il faut aussi reÌ fleÌ chir sur elles, que la reÌ aliteÌ a toujours des faces multiples, un endroit et un envers, que Paris, ce sont les jolies femmes veÌ‚tues par les grands couturiers et les belles voitures de luxe, mais aussi la zone et les bidonvilles, les pouponnieÌ€res modeÌ€les, mais aussi les Gueules casseÌ es, vestiges vivants et effrayants de la guerre, la triomphale Exposition de 1937, mais aussi la prostitution, la pauvreteÌ , la miseÌ€re.

Car le secret de l’art de la photographie, c’est quand le photographe lui-meÌ‚me a appris aÌ€ lire l’avenir dans les images qu’il moissonne au preÌ sent.

La seÌ quence suivante organise la matieÌ€re des grands voyages effectueÌ s avant la guerre par Denise Bellon : Maghreb, Afrique Noire, Finlande, Pays Baltes.

Parcourant l’Afrique Noire, Denise Bellon nous fait entrevoir l’avenir reÌ el, les reÌ voltes qui vont conduire, par les chemins des insurrections et les guerres coloniales, les colonies aÌ€ secouer la domination de leurs maiÌ‚tres.
Plus tard en Finlande, ce qu’elle entend monter de l’horizon, ce sont des bruits de botte et le tonnerre des bombardements.
Et en effet, ce qui attend la photographe à son retour en Europe, c’est la guerre.
Une droÌ‚le de guerre. Qui aurait cru que faire la guerre, pour une grande nation, cela consistait aÌ€ demander aÌ€ chacun de se faire chiffonnier, aÌ€ ramasser la vieille ferraille, les vieux papiers, les vieux chiffons, aÌ€ proclamer « Avec notre ferraille, nous forgerons l’acier victorieux  » ?

Cette mobilisation du bric-aÌ€-brac, cette campagne de France des deÌ chets, est-ce que cela peut remporter une victoire ?
MalgreÌ les eÌ leÌ gants uniformes de brillants militaires de propagande, malgreÌ les volontaires ameÌ ricains de l’American Feld Service, le rempart de ferraille et de vieux chiffons ne contient pas l’armeÌ e allemande.
Le MareÌ chal-Ferrand de nos villages redevient sous PeÌ tain un personnage important de la vie quotidienne. Faute d’essence on se contente de chevaux et de gazogeÌ€nes.

Une ville d’eau est devenue la capitale deÌ risoire d’une moitieÌ de la France.

La peÌ nurie fait disparaiÌ‚tre les aliments et apparaiÌ‚tre les cartes d’alimentation.

Les petits meÌ tiers fleurissent aÌ€ nouveau dans l’infortune. On raccommode, on rempaille et bricole, on rafistole et recolle, on se deÌ brouille comme on peut, et on ne peut pas grand chose, on ne peut pas beaucoup.

On cache les treÌ sors preÌ cieux, que ce soit les films que Henri Langlois amasse dans sa baignoire, cineÌ matheÌ€que de fortune, ou un peu de la toison des moutons, qui deviendra ce treÌ sor, un fil de laine.

Comme nous nous rapprochons du preÌ sent, l’eÌ cart entre l’immeÌ diat de l’image photographique et son futur diminue. Si nous poursuivions jusqu’aÌ€ l’instant ouÌ€ le film est en train de se reÌ aliser, cet eÌ cart disparaiÌ‚trait presque entieÌ€rement.

Paris est enfin libeÌ reÌ du froid, de la faim, de la peÌ nurie. Il y a encore des queues dans la rue et dans les eÌ cole des enfants rachitiques. Pas plus que les rivages de la France ne sont encore libeÌ reÌ s des mines, ni les ports des eÌ paves de navires couleÌ s, ni les fleuves de France des ponts aÌ€ demi deÌ truits qu’il faut deÌ blayer, ni les villes et villages des ruines de la guerre.

La vie pourtant reprend. Les vieux amis se sont retrouveÌ s apreÌ€s des anneÌ es de combat, de captiviteÌ , de deÌ portation, d’exil. La jeune photographe a retrouveÌ AndreÌ Breton et Jacques PreÌ vert, Brauner, Yves Tanguy et Toyen, Henri Langlois qui peut sortir ses bobines de leurs cachettes. Elle a retrouveÌ aussi AndreÌ Masson, qui reprend son travail
en France apreÌ€s l’exil ameÌ ricain. Elle a lieÌ amitieÌ avec Joseph Delteil et fait la connaissance de nouveaux visages du theÌ aÌ‚tre et du cineÌ ma, de Jean-Louis Barrault aÌ€ GeÌ rard Philipe, de Serge Reggiani aÌ€ Roger Blin. Elle a rencontreÌ Joë Bousquet et AndreÌ Gide, Picasso et Pagnol. Mais elle a surtout exploreÌ sans relaÌ‚che les gens de tous les jours, les acteurs ordinaires de la vie ordinaire...Paysans de la DroÌ‚me...Passants des rues de Paris...Tailleur de pierre aÌ€ Montpellier...Marins de Marseille et peÌ‚cheurs de SeÌ€te...MeÌ nageÌ€res et institutrices...Elle a eÌ couteÌ les peÌ‚cheuses d’OleÌ ron et les travailleurs de l’usine communautaire de Valence et les mineurs de l’Aude, les paysans et l’HeÌ rault et les montagnards des PyreÌ neÌ es.

Elle a vu dans sa vie de femme et de photographe, beaucoup de pays et beaucoup de paysages, des pays treÌ€s beaux et des paysages magnifiques. Elle en a vu et photographieÌ de toutes les couleurs et de tous les genres. Mais quand elle feuillette les classeurs ouÌ€ est engrangeÌ e la moisson d’images de sa vie elle se demande si le plus beau et le plus varieÌ des paysages de la terre, ce n’est pas le visage humain.

Yannick Bellon Chris Marker

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  • Mai et juin 2005

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